Courir contre la mort

Hassan va être expulsé dans dix jours.

Nous nous battons pour trouver des solutions légales pour qu’il reste en France.

Je le retrouve régulièrement pour discuter, en anglais.

 

« C’est très très difficile de quitter son propre pays, ce n’est pas qu’un jour tu en as envie. Surtout pour aller en Libye qui est un véritable enfer. Tu sais que tu dois traverser un immense territoire, plein de criminels. Tout est possible. Tu sais que tous les gens sont armés, que le gouvernement n’existe plus.

Tu t’embarques là dedans parce que tu n’as pas le choix. Si tu restes on va te tuer. Alors tu t’enfuies. En essayant de te cacher. C’est très dur d’avancer à découvert en Libye.

J’avais lu des choses et je savais comment c’était la Libye mais je n’avais pas d’autre solution.

Je préférais partir et risquer ma vie tout seul que d’attendre le jour où on déciderait de me tuer au Soudan. C’était insupportable cette attente. Alors tu courre, sans te retourner, en sachant que tu ne peux plus faire marche arrière.

Après les tortures au Soudan, la séquestration et la panique en Libye, la traversée de la Méditerranée et ses horreurs, l’emprisonnement en Italie, je suis finalement arrivé en France totalement épuisé. Je voulais en finir avec cette course terrifiante contre la mort.

A Paris j’ai rencontré des gens bons, qui nous donnaient de la nourriture, des vêtements. Et surtout des gens qui nous disaient bonjour, qui nous parlaient. J’ai voulu me poser, me reposer, commencer à vivre.

-Tu as commencé à vivre ?

– Ce n’est pas si facile. D’abord j’ai vécu dans les rues à Paris pendant un mois et demi. Puis on m’a envoyé ici, à Briançon, mais rien n’a été fait pour que je puisse faire ma demande d’asile.

J’ai l’impression que rien n’avance, que je perds mon temps et j’ai peur de m’épuiser mentalement ou de devenir fou. Je suis dans l’incertitude totale, alors je ne vais pas bien tu sais.

Ma situation n’est pas celle d’une vie normale. On nous laisse attendre sans futur. Peut-être nous allons être renvoyés dans notre pays, ce qui voudrait dire la mort. Je ne pense qu’à ça, en attendant, attendant. C’est une vie insoutenable.

-Tu penses que c’est possible qu’on te renvoie au Soudan ?

-Pourquoi ça ne serait pas possible ? Ca fait des mois que je suis là et rien ne change. Tout est possible tu sais. Tout ce que tu peux imaginer est possible tant que tu n’as pas de protection.

J’aimerais que l’on connaisse mon histoire avant de décider de me renvoyer ou non. Les autorités ne m’ont jamais rencontré, ni entendu, elles ne connaissent pas les problèmes que j’ai eu.

On nous donne une petite chambre et un peu d’argent pour vivre. C’est à la fois beaucoup mais ce n’est rien du tout. Je ne suis pas venu ici pour ça, je n’en ai pas besoin. La seule chose dont j’ai besoin est de sentir que je suis protégé. C’est la première des choses. Le reste est secondaire. Je suis désolé de le dire mais c’est vrai. Je ne peux pas profiter de mon lit, je n’y fais que des cauchemars. Parce que je ne me sens pas en sécurité. A quoi sert un lit si tu peux être renvoyé vers la mort du jour au lendemain ? »