Partir en cavale

Adam est arrivé à Briançon il y a trois mois. Il est passé par les cols à pieds depuis l’Italie, comme chaque mois des dizaines de migrants, hommes, femmes, majeurs ou mineurs. La plupart d’entre eux ne reste pas à Briançon. Adam si, il aime cette ville où il est accueilli par différentes familles d’accueil, à tour de rôle. Chaque jour et chaque nuit, il vient soutenir les migrants en grève de la faim.

 

– Est-ce que tu as encore un peu d’espoir pour toi ?

– Non, parce que la sous-préfète nous a dit il y a trois jours que les décisions se prenaient au niveau national, que le préfet n’y peut plus rien depuis le nouveau gouvernement. Tous les dublinés (sous le coup de la procédure de Dublin) doivent retourner de l’autre côté de la frontière, en Italie. Il n’y a pas d’espoir. Tôt ou tard on sera tous obligés de partir.

Soit on retourne en Italie, soit on entre en clandestinité. C’est le seul choix que nous ayons.

Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est que ceux de Calais, qui ne voulaient pas vivre en France mais qui voulaient partir en Angleterre, eux ont eu le droit de déposer leur demande d’asile. Et nous qui voulons rester non. C’est dommage.

– Tu vas faire quoi ?

Moi je ne peux pas retourner en Italie après ce que j’y ai vécu. Alors c’est la cavale ou rien.

– Tu vas partir où ?

– Je ne sais pas encore. Je vais rester en France mais je ne sais pas encore où. Dans une grande ville je crois. Et si ça ne marche pas en France, j’irai en Allemagne, puis en Belgique, puis en Suède. Je vais essayer partout.

– Tu as déjà des contacts ?

– Non.

– Tu vas partir avec qui en cavale ?

– J’irai seul. C’est mieux d’être seul, pour passer inaperçu. Et tu as plus de chance d’être aidé par quelqu’un si tu es seul. En Libye il valait mieux être nombreux pour se défendre. Ici il vaut mieux être seul.

– Comment tu vas faire pour manger ?

– Je ne sais pas mais tout compte fait si tu ne risques rien tu n’as rien. Je sais que je peux mourir ici aussi mais il n’y a pas pire que ce que j’ai laissé derrière moi.

– Et retourner dans ton pays, la Guinée ?

– C’est le dernier endroit où je peux retourner.

– Tu ne regrettes jamais de l’avoir quitté ?

– Si j’y étais resté je serai déjà mort. J’ai décidé de partir, quelques soient la souffrance et la galère, j’assume. Je me dis qu’il y aura un lendemain meilleur, ça c’est sûr, que ce soit en France ou ailleurs.

 

– Tu donnes des nouvelles de toi à ceux qui sont restés dans ton pays ?

– Juste à ma maman.

– Tu lui dis quoi ?

– D’abord je la rassure que je suis vivant. C’est la première des choses. Le reste je veux même pas en parler sinon ça sera encore de l’inquiétude pour elle. Vu que ça fait bientôt 4 ans que je suis parti, je n’ose même pas dire que c’est difficile. Si elle me demande comment ça va, je lui dis « Ca va, par la grâce de Dieu. Je suis entouré de bonnes personnes. Il n’y a pas de danger ici. Je me porte à merveille, je suis vivant, par la grâce de Dieu. » C’est tout.

Quand on sera un peu stable, enfin je pourrai dire « Voilà, j’ai un boulot, des papiers. »