Mamadou, mon frère

Mamadou, c’est un peu comme mon petit frère. Je pense toujours à lui, je m’inquiète, j’aimerais que tout se passe bien pour lui, j’aimerais le protéger.

Mamadou, c’est un rayon de soleil, ou plutôt un soleil en entier, heureux, souriant, généreux de sa bonne humeur, et drôle.

Il vient de fêter ses 28 ans : un jeune homme, à la vie pleine de promesses, une vie à construire, de toutes ses forces, de tous ses espoirs.

Il y a deux ans, le 5 mars 2016, Mamadou se retrouvait bloqué dans la neige, avec son compagnon d’infortune, sur le col de l’Echelle. Vêtu d’un pantalon de toile jaune, d’un tee-shirt, d’un perfecto en sky et d’une paire de tennis, il a passé la nuit immobilisé par une épaisseur de neige qui lui arrivait jusqu’au torse, soutenant son ami.

Ils ont cru mourir, ont essayé de se réchauffer en faisant brûler les tee-shirts qu’ils avaient dans leur sac à dos, ont pleuré de désespoir et finalement abandonné leur destin aux montagnes et à la nuit, impuissants.

Ils ont eu de la chance, ils ont survécu, mais Mamadou y a perdu les pieds, son ami les mains, gelés, amputés.

Aujourd’hui, après des mois d’hospitalisation et de rééducation à Briançon, Mamadou marche avec des prothèses; après des mois d’immobilisation, il peut à nouveau se déplacer, libre.

Deux ans déjà ! A l’époque, Mamadou était l’un des tout premiers à gagner la France par le col de l’Echelle. Je me souviens avoir découvert son histoire tragique en chiffonnant les feuilles du Dauphiné Libéré pour allumer un feu, plusieurs mois après l’accident… Je me souviens avoir pleuré en regardant la photo de la première des victimes de nos frontières briançonnaises. J’avais honte et mal.

Mamadou a quitté son pays, le Mali, en serrant la main gauche de son père, pour signifier qu’ils se reverraient et qu’ils se serreraient alors la main droite, comme il se doit. Mais le père de Mamadou est mort. Huit ans qu’il n’a pas vu sa mère ! Son rêve, quand il aura ses papiers et un travail, c’est de retourner la voir, enfin, après avoir traversé tellement de barrières, de peurs et de souffrances.

Mamadou est devenu célèbre, malgré lui, interviewé par les journalistes du monde entier. Cette mise en lumière a parfois été jalousée et critiquée – honnêtement, qui voudrait prendre sa place ?

Malgré lui, il est devenu le symbole de frontières destructrices, maintenues mortelles par une politique migratoire européenne honteuse.

Son histoire aurait pu être uniquement celle du désespoir, une vie brisée par le zèle de douaniers qui ont mis hors du train un jeune homme noir pourtant en règle (Mamadou avait alors sa carte de séjour italienne qui lui permettait de circuler librement en Europe et un récépissé de son passeport malien qu’il était en train de renouveler). Mais Mamadou se relève de ce drame sans avoir perdu son énergie vitale, fort d’un réseau d’amitiés très solide. Sa tragédie a été l’un des déclencheurs d’une solidarité inébranlable dans nos vallées. Pour que l’histoire de Mamadou ne se reproduise jamais, des maraudes ont été mises en place chaque nuit sur les cols. Les premiers habitants à venir lui rendre visite, lui donner des cours de Français, l’épauler dans son parcours administratif, le soutenir dans les moments difficiles, ainsi que tous ceux qui avaient déjà commencé à s’impliquer auprès des premiers migrants accueillis par la ville de Briançon en CAO et en CADA, ont entrainé derrière eux des dizaines et des centaines de bénévoles qui œuvrent aujourd’hui à accueillir dignement tous les réfugiés qui traversent nos vallées, à leur porter assistance, à les sauver.

Mamadou, comme tous ses frères d’exil, sont devenus nos petits frères, on pense toujours à eux, on s’inquiète, on aimerait que tout se passe bien pour eux, on aimerait les protéger.