Des enfants…

(…)  Quand ils sont arrivés, ils n’étaient encore que des enfants, même si leurs vies étaient déjà plus remplies que tous les livres d’aventures de ma bibliothèque. Ils avaient pris seuls la décision de quitter leur pays ou s’étaient laissés convaincre par un adulte de partir. Ils ne se connaissaient pas. Chacun son histoire, chacun son chemin. Vues de loin, des histoires qui se ressemblent : des histoires de famille compliquées et douloureuses, plus personne pour leur payer l’école ou les fournitures… des heures à traîner dans les rues plutôt que d’aller au collège dans un pays qui ne leur offre aucun avenir. Un pays d’Afrique où les conflits ethniques et politiques ressurgissent sans cesse. Un jour ils ont décidé de tenter leur chance et d’essayer de travailler là où on leur disait qu’il y avait du travail. Au Mali à Bamako ou en Algérie, et puisque les conditions sont trop dures là-bas, au Niger ou en Libye. Ils ont fait la plonge ou travaillé dans le bâtiment, économisé un petit peu pour passer une frontière après l’autre. L’Europe n’était pas vraiment un rêve mais elle est devenue une issue quand ils se sont retrouvés dans l’impasse Libyenne. C’est là qu’Alseny, Amadou et Alpha se sont rencontrés et qu’ils ont tout fait pour ne plus se quitter, du bateau aux rives de l’Europe. Ce n’est qu’à la frontière française qu’ils ont rencontré Aboubacar.

(…) Les 4 A, comme on les appelle, sont arrivés dans mon village où des familles ont ouvert leurs portes. On s’est apprivoisés. On a inventé une manière d’être ensemble, d’être à plusieurs, des familles pour eux. On est allés se promener, voir les lacs et les refuges. Marcher pour son plaisir quelle drôle d’idée ! Eux voulaient aller à l’école. Ils ont réclamé des dictées avec le lait du matin, des cours de mathématiques qui ont été improvisés dans une ancienne classe de neige.

Un jour en classe Amadou m’a demandé

– C’est quoi ton métier exactement ?

– Je suis journaliste et auteure. J’écris, j’essaie de raconter ce qui se passe.

– Tu expliques aux gens pour qu’ils comprennent mieux ?

– Oui j’essaie… Quand j’écris, quand je cherche les mots, ça m’aide aussi à mieux comprendre, ça m’aide à vivre.

– Tu crois que tu pourrais me donner un cahier, j’ai envie d’écrire.

Le lendemain je leur ai donné un cahier à chacun. Je ne sais pas s’ils écrivent dedans ou pas mais l’idée qu’ils aient des nouvelles pages blanches à eux me plaît. (…)

 

Retrouver l’intégralité de l’article de Laetitia Cuvelier Sur le très long chemin de l’école dans le numéro 80 de la Revue l’Alpe :

http://www.lalpe.com/lalpe-80-marche/

 

Laetitia Cuvelier a travaillé comme factrice, journaliste, gardienne de refuge, attachée parlementaire, interprète du patrimoine pour un parc naturel. Elle a publié en 2015 un recueil de poèmes Pipi, les dents et au lit, Cheyne éditeur. Elle travaille aujourd’hui auprès des demandeurs d’asile. Avec le soutien de la Fondation de France, elle co-réalise un documentaire pour raconter tous les versants de l’hospitalité à Briançon. Pour les éditions Glénat, elle écrit un livre sur La montagne refuge à paraître fin 2018.